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Une palette de C.J. Avisseau, Musée d’histoire et d’archéologie de la ville de Tours © C2RMF, D. Bagault
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La première exposition consacrée exclusivement à la faïence néo-palissyste de Tours rassemble au musée des Beaux-Arts de Tours du 19 octobre 2002 au 13 janvier 2003 - puis, pour partie, au musée national de porcelaine Adrien-Dubouché de Limoges du 5 février au 12 mai 2003 - une sélection de près de 150 pièces, en majorité inédites. Les contemporains de ces quinze céramistes de Tours, dont la production s’étale de 1840 à 1910, ont unanimement situé ces artistes et surtout leur chef-de-file, Charles-Jean Avisseau (Tours, 1795-1861), parmi les promoteurs de la faïence artistique moderne. En 1825, la vocation de Charles-Jean Avisseau se révèle à la vue de deux pièces “ de ” Bernard Palissy appartenant à la collection du baron de Besenval, propriétaire de la fabrique de faïence dite “ de réverbère ” de Beaumont-le-Chartif, Eure-et-Loire, dans laquelle le Tourangeau travaille comme contremaître de l’atelier de peinture sur faïence. Avec un acharnement devenu légendaire, Avisseau poursuit ses essais pendant près de vingt ans. Sadémarche est d’une précocité unique dans le monde de la faïence à l’époque. En 1843, le céramiste déclare abouties ses recherches et accepte de diffuser ses “ rustiques figulines ”. En plus des investigations menées par les historiens de l’art, des recherches ont été réalisées sur les techniques des céramistes de Tours : quels matériaux utilisaient-ils ? Quelles pâtes, quelles glaçures? Des innovations remarquables allaient-elles être mises en évidence? C’est seulement alors que pourrait être précisé, le cas échéant, l’apport des Tourangeaux à la technique de la faïence du XIXème siècle. Et qu’enfin peut-être serait résolu le mystère de la soi-disant redécouverte des émaux de Palissy. Trois structures ont mis leurs savoir-faire et leurs méthodologies en commun : le C2RMF tout d’abord, l’Institut de Formation à la restauration des œuvres d’art et enfin le Centre E.Babelon de l’Université d’Orléans. Nous avons analysé les pâtes et les glaçures de 5 pièces finies des colections du musée des Beaux-Arts de Tours et de deux palettes conservées au musée d’archéologie de Tours. Les techniques mises en œuvre ont été multiples et le plus souvent non destructives, ou micro-destructives. Pour la composition chimique des pâtes, LA ICP-MS et EDS couplé au MEB . Pour la structure des glaçures : le MEB sur coupe épaisse (“échantillon millimétrique), pour leur composition : EDS, PIXE sur AGLAE, Spectrométrie Raman, pour la mesure de la couleur (spectro-photo colorimétrie). L’ensemble des résultats a permis de montrer que les pâtes, du moins si l’on s’en tient aux quelques œuvres que nous avons pu analyser, ne semblent pas avoir été le domaine dans lequel les recherches de C.J. Avisseau ont été les plus novatrices. Il apparaît que les recettes qu’il met au point en utilisant toutes les nouveautés de son temps le satisfont dès qu’elles permettent d’obtenir une base suffisante. Capacité à être moulée ou modelée, tenue pendant et après cuisson et glaçure finale désirée dans sa matière, sa couleur, son éclat sont ses objectifs essentiels. Ainsi, en général, C.J. Avisseau emploie une argile très blanche, de type kaolin qu’il prélevait à St Pierre des Corps. Il ajoute à cette base de la silice ou de l’alumine hydratée.Mais c’est sur son génie de coloriste que nous nous pencherons d’avantage :
On retrouve dans le traitement des couleurs les bases de la tradition de faïenciers, chez lesquels Avisseau a fait toutes ses armes de céramiste. Il va ainsi tester les mélanges, les cuire dans un four spécifique, que l’on appelle four à réverbère, four propre aux faïenciers et qu’il a construit lui-même près de son atelier. Les glaçures , le plus souvent directement posées sur la pâte (sauf pour les œuvres les plus précoces) sont pour la plupart plombifères ou encore riches en plomb associé à du bore. La lecture des recettes du céramiste (Avisseau, 1848 –1913) nous renseigne sur les matières premières qu’il a utilisées pour réaliser la base de la glaçure. Il utilise du sable pour introduire la silice, parfois des cendres végétales qui peuvent stabiliser le verre par introduction de chaux, d’alumine… mais les fondants essentiels sont des composés du plomb – (litharge, minium, litharge d’or, cendres de plomb) - soit surtout des oxydes de plomb obtenus par oxydation à assez basse température du plomb métal ou par traitement thermique du PbO. Le bore, nouveau matériau pour l’époque était introduit dans les préparations sous forme de borax impur (borate de soude). L’ajout de ces éléments qui sont des fondants puissants permettra à Avisseau d’obtenir des verres très brillants, nappant bien et surtout fondant à assez basse température. Il va utiliser toutes les techniques de coloration d’un verre :
- Par introduction dans la composition de base d’oxydes métalliques colorants ; c’est le cas pour les verts au cuivre pour lesquels Avisseau utilise le cuivre oxyde (CuO), la limaille de cuivre (Cu). Quand il veut aviver la teinte, il ajoute un composé d’antimoine (du jaune de Naples) qui donne une nuance jaune, quand il veut l’éteindre, il ajoute du manganèse. Ces “ recettes ” sont celles bien connues des faïenciers. De la même façon le cobalt se dissout dans la matrice vitreuse et donne au verre une couleur bleue. Cet élément ayant un très fort pouvoir colorant, des teneurs minimes (moins d’1% CoO) suffisent pour pouvoir obtenir une couleur profonde. Avisseau utilise le cobalt sous différentes formes (azur, safre..) qui correspondent à diverses étapes de préparation du minerai de cobalt, avant qu’il devienne du cobalt pur. Plus simple encore, Avisseau a joué sur de fortes teneurs en plomb, élément dont l’association avec la silice du verre peut colorer une glaçure du jaune verdâtre aux teintes ambre les plus soutenues.
- Par la présence au sein d’une matrice vitreuse de cristaux de très petite taille qui constituent des “ îlots ” colorés. Des recettes traditionnelles ont été mises en œuvre par Avisseau dans le cas des bruns, marrons, briques, dans les jaunes. Ces derniers sont obtenus par des petits cristaux d’antimoniate de plomb (Jaune de Naples). Les proportions de ces microcristaux dans la matrice vitreuse donnent des nuances variant du blanc crème au jaune d’or le plus lumineux. Les teintes en camaïeu de brun, brique, rouge sont bien plus délicates à réussir. Avisseau choisit plusieurs matières premières, soit de la limaille de fer, du manganèse pour obtenir de petits cristaux d’hématite plus ou moins chargés en manganèse dans les couleurs foncées, soit il préférera utiliser des argiles très fines, riches en fer et/ou manganèse (terres de Sienne, bol d’Arménie, bol oriental, terre d’ombre…).Ces mélanges-là sont assez bien connus; il n’en est pas de même pour les glaçures jaune-vert. Par spectrométrie Raman, nous avons identifié la présence de cristaux d’Uvarovite, une forme grenat colorée en vert jaune. Ce pigment depuis 1802-1810 à Sèvres est encore peu utilisé. C’est encore plus vrai pour le rouge cerise de la palette rectangulaire, un verre riche en bore et un pigment très moderne un “ pink ”, un de ces nouveaux pigments combinant le chrome et l’étain.
- Les peintures sous glaçures sont plus rares apparemment dans les réalisations de Charles Avisseau mais ses enfants en revanche en ont fait un bon usage notamment dans les œuvres complexes. Cette technique se caractérise par une couche colorée très fine de pigment proche de l’interface (la limite) entre pâte et glaçure et au dessus, une glaçure souvent transparente et pas ou peu colorée. Des effets de profondeurs sont obtenus en modifiant l’épaisseur des glaçures.
- Enfin Avisseau a aussi étudié les effets colorés d’une glaçure sur différents supports, pâtes rouges ou blanches, engobes colorés ou blancs. C’est cette même technique qui sera mise en œuvre pour obtenir les couleurs jaspées : un pigment (ou une fine couche argileuse) est irrégulièrement réparti sur la pâte cuite en dégourdi puis une couche de glaçure transparente incolore ou légèrement colorée est appliquée sur toute la surface.
Conclusion
Critiques et amateurs reconnaissent à l’école de Tours un rôle déterminant dans la naissance de la céramique artistique moderne. Avisseau est un homme parfaitement maître de son art, jouant avec les couleurs, retrouvant les teintes les plus subtiles, sachant utiliser toutes les techniques du céramiste pour simuler les effets naturels les plus complexes. C’est un céramiste d’exception, un expérimentateur génial, qui peut encore aujourd’hui, être l’inspirateur d’œuvres originales. Loin d’être seulement un néo-palyssiste à la quête d’un secret hypothétique, Avisseau est et reste un moderne, un précurseur.
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